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Sea yoU

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Un bateau nommé DÉSIRS... Voyages, aventures, humeurs, voiles, récits et photos


TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Publié par Fabienne et Dominique sur 20 Décembre 2015, 20:06pm

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Jeudi 26 novembre de l'an 2015
Le départ était programmé pour 9h après un rapide tour de table de l'équipage.
Un dernier petit café pour la route, avec Patricia la femme d'Eric qui nous quittait le matin. Une petite vérif par ci, une autre par là....
C'est donc tout à fait logiquement à 11h que j'entendis dans ma tête une voix forte et puissante qui hurlait:
"LARGUER LES AMARRES..." Dans la plus pure des traditions de la marine d'autrefois.
Je dis bien dans ma tête, car dans la réalité c'est la voix de Serge qui me dit doucement " tu peux décrocher on y va..."
Il faut vivre avec son époque...
Sur les visages, rien de vraiment perceptible ne pouvait être décelé. 3 d'entre nous savaient dans quoi ils s'embarquaient, les 4 autres vivaient une grande première.
Mais nous étions 6 à avoir choisi d'embarquer ensemble pour une aventure de plus de trois semaines qui nous ferait traverser l'océan atlantique. Une 7ème n'avait rien demandé à personne mais était quand même ravie de participer, Gaby une petite chienne adorable.

En mer il y avait entre 15 et 25 nds de vent de Nord/Est, avec une mer très formée, chahutée par une houle longue au train de vagues parfois très creuses.
Nous avons donc été pas mal secoués jusqu'à 3 h du matin.
Un des équipiers qui n'avait pas eu le temps de s'amariner un peu et qui plus est, était fatigué, en a fait les frais. Son teint vert, un mélange de "Hulk" et de "mister Géant vert" s'accommodait mal avec le rouge de la scellerie. ( vous saurez par la suite le fin mot de cette histoire)

Dans le cou de Fab et le mien, un œil averti aurait vite distingué une sorte de sticker couleur chair collé derrière l'oreille. J'ai toujours en mémoire la mésaventure qui m'est arrivé en montant en Islande sur le bateau de J.L Van Den Hedde. Après 48 h de navigation, j'ai commencé à perdre mes couleurs, comme une daurade coryphène qui vient de perdre la vie. La mer agitée au sud de l'Angleterre doit se souvenir encore des cadeaux que je lui ai fait pendant les 24h qui suivirent.
Depuis je place un patch Scopoderme, qui a démontré toute son efficacité, pour l'amarinage des premiers jours.

La nuit fut donc mouvementée. Fab a fait son quart de 22h30 à 1h. Je restais avec elle pour l'accompagner. De retour dans la cabine pour dormir, il fallait que je m'accroche à l'équipée sur le côté pour ne pas glisser sur elle à chaque roulis et l'écraser de tout mon poids.
Ce n'est que vers 3h30 du matin qu'un calme relatif est revenu et que j'ai pu m'endormir.
Mais à 6h, c'est mon quart qui commençait... Je n'ai donc dormi qu'environ 2 heures cette première nuit.
(Jeudi 11h à vendredi 11h: 136mn

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Vendredi 27 novembre de l'an 2015
Après avoir longé la côte de Fuerte Ventura, puis être passé au sud de Gran Canaria, nous mettons le cap sur la Martinique.
Normalement, c'est simple, c'est tout droit...
Mais le vent est d'humeur paresseuse ce matin et il flemmarde comme un ado vers midi après une fête très arrosée. Il a tourné pour se placer totalement "vent arrière" par rapport à notre cap ( il restera comme cela jusqu'en Martinique, vent d'Est pour un cap à l'Ouest). De plus il a autant de souffle qu'un vieux fumeur asthmatique. Une situation très peu appréciée des marins car cela fait claquer les voiles, on avance très moyennement, et il faut être vigilant aux empannages sauvages et dévastateurs.
C'est donc Mister moteur qui est entré en action pour nous aider à aller chercher du vent plus loin.
L'ambiance est bonne, mais nous sommes un peu inquiets de la décision d'un des équipiers qui a décidé d'arrêter de fumer pendant la transat... Les patchs seront ils suffisants pour que son humeur ne se dégrade pas???
( jour 2: 144mn)
 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Samedi 28 novembre
La nuit fut très correcte en terme de repos. 
De 20h30 à 23h  Fab et Siaome prirent un premier quart à 2, puis je pris le mien de 3h à 5h. 
Une magnifique lune a éclairé notre route toute la nuit et chaque coéquipier a pu en profiter quelque soit son quart.
Comme la veille, le vent et les vagues se sont calmés vers 3 h du matin.
Vers 10 h, un beau Mahi  mahi qui croisait notre route, s'est pris d'amour pour notre rapala. Au moment où il voulu l'embrasser, la belle le piqua au vif sur la lèvre. Le piège venait de se refermer sur cette magnifique créature à la peau étincelante de couleurs.
Nous l'avons entièrement mangé ce midi, une moitié en poisson cru à la tahitienne et l'autre cuite à l'unilatérale avec des herbes.
Le vent est bien établi aujourd'hui, entre 15 et 25 nds de est sud est.
(Jour 3: 150mn) (26,18N-021W)


Dimanche 29 novembre
Au début de cette croisière nous avons décidé de faire des quarts tournants, sauf pour ces dames qui ont un petit privilège. Pour elle c'est de 20h à 23h. Elles le font ensemble, donc c'est 3 h au lieu de 4h. Ensuite de 23h à 7h, nous tournons à quatre par quarts de 2h. Ce qui est absolument royal et permet à chacun de dormir copieusement.
Le vent est toujours bien établi entre 20 et 25nds de sud est, cap 262°. Nous marchons entre 8 et 10 nds au largue.
La mer est sublime avec une houle longue, et des vagues de vent qui nous baladent un peu de droite à gauche, mais sans malice.
Au moment où nous ralentissions le bateau afin d'être plus confortable pour le déjeuner, un Mahi Mahi a eu une nouvelle fois la très bonne idée de venir goûter de notre rapala (petit poisson factice avec deux beaux hameçons). En mer c'est souvent comme dans les avions, c'est toujours au moment où les hôtesse arrivent pour distribuer les repas, qu'il commence à y avoir des turbulences.
Plus gros que le premier, celui ci nous a fait 2 repas pour 6 personnes. En papillote au four le soir, et en tartare avec patates sautées le lendemain midi.
Vent toujours à dominante est mais plus capricieux
(Jour 4: 138 mn) (25,48N - 023,25W)


Lundi 30 novembre
Les quarts de nuits ont été un peu plus mouvementés. Fab et Siaome ont d'abord eu un vent qui est monté crescendo ce qui semblait les ravir. Les pointes de 10 et 12 noeuds les mettaient en joie. Quel ne fut pas leur déception quand Serge qui était chahuté dans tous les sens dans sa couchette, vint réduire la toile pour ralentir le bateau.
Pour moi ce fut un quart ordinaire. Mais ceux qui suivirent durent faire face à des épisodes de survente, des grains et de la pétole  (absence de vent).

"Voilier sur bâbord arrière" criais-je en apercevant une tâche blanche à l'horizon en montant dans le cockpit.
Ce matin nous ne sommes plus seuls au monde.
Il n'avait pas de drapeau à tête de mort en haut de son mât, donc rien à craindre.
"Voilier à tribord, voilier à tribord... De voilier sur votre bâbord.. Est-ce que vous me recevez.." Lança Serge sur la VHF...
"On vous reçoit fort et claire" répondit l'équipage du bateau, et la conversation s'installa..
C'est un bateau français, le "Walibaï "  un sun Odyssey 45,  qui est parti le même jour que nous de Lanzarote. Ils sont cinq hommes à bord et se dirigent vers les Antilles (Martinique ou Guadeloupe selon le moment où ils arriveront.)
Un second bateau ayant entendu la conversation sur le canal 16 entra en contact avec nous pour nous féliciter de notre pêche. Il s'agissait d'un Cata de 37 pieds, l'Aroa, convoyé par un équipage vers Antigua.
Le vent est complètement tombé, et nous sommes dans la pétole. C'est à contre cœur que Serge met un peu de moteur mais cela rechargera entre autre ses batteries à la place du générateur.
"Mille millards de mille sabords" aurait crié le capitaine Haddock s'il avait été à la place de notre capitaine constatant que la ligne de pêche que nous avions laissée venait de se prendre dans notre hélice.
Le soleil était en train de se coucher, quand Serge enfila ses palmes, mis son masque et son tuba. Il plongea dans cet océan qui se teintait de rouge et d'orange, attaché à la taille par un "bout" flottant, un couteau à la main, oubliant les milliers de mètres d'eau qui étaient en dessous.
10 mn plus tard l'arbre de l'hélice était libéré de son entrave.
(Jour 5: 48mn) (25,40N -024,16W)

 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Mardi 1er décembre
La nuit a été très calme, puisque nous n'avions pas de vent et pas de moteur. Néanmoins nous avons assuré nos quarts, chacun cherchant de quoi s'occuper. Pour ma part ce fut un concert privé de ma play list "filles qui chantent". Lana del rey, Florence and the machine, London grammar... me bercèrent dans cette nuit étoilée, flottant entre ciel et mer.
La lune se lève maintenant de plus en plus tard, et ne sort de l'horizon que vers 11h30. On sent bien que cette amie infidèle va bientôt nous abandonner pour aller éclairer de sa lumière blafarde mais réconfortante d'autres marins dans d'autres hémisphères. 
Le spectacle, quand elle jaillit de l'horizon est toujours magique, féerique, et met en joie la femme ou l'homme de quart.


Vers 11h, on entendit dans le cockpit " poisson, poisson...., vite vite..., l'appareil photo..."
Pour la troisième fois une dorade coryphène de 4 kg venait de se sacrifier pour que nous ayons du poisson frais.
Pour ma part, je suis sujet depuis la fin du breakfast, à de violents spasmes dans les intestins. 
Le repas se fera donc sans moi ce midi.
Les choses ne se sont pas arrangées avec les heures qui défilaient. Des reflux de plus en plus importants m'ont finalement conduit à opter pour la solution expulsion, et cela à moultes reprises. Le paroxysme de mon état d'agonie fut dans la nuit à 11h30 et 3h. Le marin n'était plus étanche et fuyait de partout.
J'ai fini par m'endormir en buvant de petites gorgées d'eau sucrée que Fab m'avait préparé.
(Jour 6: 105mn) (24,34N - 025,42W)


Mercredi 2 décembre.
Au réveil je me sentais nettement mieux et retrouvait mes fonctions vitales de base du matin, une érection, et une envie de faire pipi, ce qui pour moi est un signe de santé retrouvée. Les nausées elles aussi ont disparu. 
L'événement étant intervenu juste après le petit déjeuner, je pense que le coupable est un yaourt acheté à Lanzarote, qui pourtant n'était pas périmé, mais peut-être contaminé.
Remanger après une telle aventure, c'est un peu comme faire l'amour pour la première fois, on en a très envie, mais on est un peu stressé de ce qui va se passer.
Je prends délicatement la biscotte par les hanches, et la dirige vers l'orifice impatient de l'enfourner. Les vas et vient de la mâchoire explosent la frêle tranche qui n'est plus que poussière.
La saveur simple d'une biscotte sans rien dessus est comme une renaissance à la vie, qui efface l'odeur âcre et le goût abominable de la bille verdâtre qui m'a accompagné pendant presque 24 h.
Quand le plaisir est là on en redemande, alors on remet cela avec une autre croustillante recouverte de miel. Et là, c'est carrément l'extase, le septième ciel, l'orgasme gustatif.
Est-on vraiment toujours obligé de passer par la souffrance et l'horreur pour réapprécier les choses simples.

Une quatrième dorade s'est suicidée ce matin en attrapant notre leurre. C'est une véritable hécatombe chez les Mahi Mahi... Quand on pense que certains bateaux se plaignent de ne rien pêcher. Nous on arrête de mettre la canne pour ne pas nous transformer en chalutier.
Eole, qui vient de se syndiquer à la CGT est en grève tournante. Il débraye toutes les 6 heures.
( jour 7: 120mn) (23,41 N - 027,35W)


Jeudi 3 décembre
La journée avait commencé dans la joie et l'allégresse, par la visite surprise d'une vingtaine de dauphins, venus nous saluer et jouer avec l'étrave
Malheureusement le teint de Fab commença à tourner au pâle, puis très pâle, et enfin très très pâle. Elle finit par rendre à la mer ce que la mer nous avait donné, et son temps d'occupation des toilettes grimpa en flèche dans les heures qui suivirent.
Il semblerait que le dénommé Yaourt soit innocent des crimes qui lui étaient reprochés.
Et que le coupable soit un certain Michel qui aurait ramené clandestinement mais à son insu un virus de gastro de France. Son mal de mer du premier jour, était en fait les prémices d'un phénomène  presque global de contagion du bateau.
Super cadeau de noël un peu avant l'heure, pour l'équipage de Pearl.
Après Fab c'est Eric qui est touché,
Seuls Siao et Serge sont passés à travers pour le moment.
Nous avons retrouvé du vent de 15nds et marchons sous génois tangoné.
Jour 8: 139 mn (22,43N-029,46W)


Vendredi 4 décembre
Nous avons bien marché toute la nuit
Fab et Eric commencent à voir le bout du tunnel et la gastro semble s'éloigner tout doucement.
Nous avons toujours un bon vent, et le bateau file enfin dans une mer agitée mais fascinante à regarder. Tout le monde est un peu tanné du poisson frais et on ne pêche pas aujourd'hui, de peur d'avoir encore un Mahi Mahi....
Le vent est encore monté dans l'après-midi environ 25 nds avec des grains.
Dans notre cabine on entend l'eau glisser sur la coque à toute vitesse, la couchette fait de rapides mouvements dans toutes les directions, mais avec une certaine douceur en raison de l'univers liquide dans lequel nous évoluons. On entend et on ressent parfois de grosses accélérations quand la coque descend une vague.. Inutile de dire qu'il faut un certain temps pour réussir à trouver le sommeil.
Jour 9: 123mn (22,07N - 031,48W)

 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Samedi 5 décembre 
Aujourd'hui, Siao mei a gagné son ticket pour une gastro gratuite offerte par Michel.
La nuit a été éclairée de tous côtés par de multiples cellules orageuses. Certaines étaient énormes. Les éclairs flashaient sans interruption, c'était la guerre en plein océan. Au nord c'était la bataille de la Somme qui sévissait, à l'ouest La bataille de Verdun.
Nous avons quand même réussi au bout du compte à nous faufiler entre les lignes de front sans nous faire repérer par l'ennemi survolté.
Au petit matin, le ciel était redevenu plus calme, le vent nous poussait gentiment et nous avions tangoné le génois pour gagner quelques noeuds.
Au loin on apercevait déjà des nuages plus sombres. Une heure après tout le ciel au nord était d'un gris foncé qui ne laissait présager rien de bon. Les premiers moutons éclaireurs avançaient à grandes enjambées sur les crêtes des vagues et furent sur nous en quelques minutes.
"Tout le monde sur le pont" avais- je envie de hurler comme au bon vieux temps de la marine des découvreurs de notre monde. Mais nous étions déjà sur le pont... Alors je me suis contenté d'un : "on retire le tangon, on rentre le génois, on met la trinquette et on réduit la grand voile"
La pluie a suivi en deuxième assaut, et les éclairs en troisième.
Nous avons mis tout ce qui pouvait l'être dans le four et le micro onde, tablettes, iridium, balise de survie, téléphone, GPS portable...
3 heures plus tard nous étions toujours sous la pluie et les éclairs. Le vent lui avait baissé.
" si on allumait le radar pour voir où on en est " proposais-je à l'assemblée réunie dans le carré.
Le spectacle était hallucinant, nous étions en plein milieu d'une cellule gigantesque, au centre d'un cercle de 50 miles de diamètre, (90km). On mit  le moteur pour sortir au plus vite de ce monstre d'eau et de feu qui cherchait à nous martyriser.
Il fallut 4 heures pour apercevoir à l'horizon un magnifique ciel bleu qui commençait à rougeoyer car le soleil déclinait. 
Et là comme par magie, un banc de dauphins est arrivé à toute allure dans le sillage du bateau. Ils sautaient haut et leurs silhouettes noirs tranchaient avec les couleurs du ciel. Ils dansaient frénétiquement avec l'étrave, comme des chamans pour entrer en transe.
Jour 10: 129 mn (21,37N - 034,00W)


Dimanche 6 décembre
La nuit fut extraordinaire. Le ciel était complètement dégagé et la lune paresseuse qui ne se lève plus maintenant que vers 5 heures du matin n'empêchait pas les plus petites étoiles du ciel de nous envoyer leur lumière presque aussi vieille que l'univers. Il est toujours fascinant de se rappeler que le ciel que nous observons aujourd'hui est celui du passé, et qu'en réalité il n'est plus. Un grand nombre de ces étoiles sont mortes depuis longtemps, mais leur lumière continue à exister et à parcourir les cieux pour arriver jusque dans notre œil qui les observent. 
N'en est il pas un peu de même pour nous, humains sur cette terre. Quand nous terminons notre existence matérielle, notre lumière ne continue-t-elle  pas de briller dans les cœurs de ceux qui nous étaient proches. Elle scintille toujours à travers ce que nous laissons comme trace de notre passage, des enfants, des œuvres d'arts, des constructions, des inventions, des philosophies... Certaines lumières traversent comme cela le temps sur de très grandes périodes, on parle de ces gens des siècles ou des millénaires après leur existence corporelle, Bouddha, Homer, Confucius..., mais la plupart sont plus éphémères et rayonnent quelques dizaines d'années. 

C'est un peu pour ces moments de grâce, de communion avec l'univers, que je fais des transats. Une combinaison d'éléments entre en raisonnance, le ciel, la fatigue, la musique, les mouvements du bateau, les longues journées de navigation et bien sûr la nuit. Tout cela se mélange et à certains moments l'alchimie se produit. On ne fait plus qu'un avec le grand tout, tout est parfaitement à sa place, une forme de plénitude nous envahie qui est au delà du bonheur.
Jour 11: 130 mn (21,09 N - 036,17 W)


Lundi 7 décembre 
"Pearl" a fendu l'océan toute la nuit, marchant à bonne allure, en dépit de sa légère surcharge pondérale. Son niveau d'équipement important, dessalinisateur, groupe électrogène, moteur HB de 30 cv, annexe, et aussi un équipage de 6 personnes avec armes et bagages... Tout cela fait du poids qui pèse un peu sur les performances.

Nous sommes exactement à mi parcours aujourd'hui. 11 jours auront donc été nécessaire pour parcourir 1400 miles nautiques.
C'est une autre aire qui commence désormais, celle du décompte vers l'arrivée.
Maintenant regarder ce qui reste à parcourir à un sens, jusqu'à présent on regardait ce que l'on avait parcouru.
Il y avait plusieurs jours que nous n'avions pas mis la ligne de pêche à l'eau. Eric décida de la lancer et 1 heure après un joli petit Mahi Mahi était prêt à cuire dans un plat en inox parfait pour sa taille une fois la queue enlevée et accrochée à l'arrière du bateau un trophée. C'est notre cinquième queue. Nous l'avons mangé le soir même en papillote avec du gingembre, des herbes, des rondelles de tomate et du citron vert.
Le vent est présent et relativement régulier maintenant. Nous avons touché les alizés.
Jour 12: 141mn (20,52 - 039,38)


Mardi 8 décembre
" Bab, vient nous aider..." Me lance Fab d'une voix suffisamment forte pour qu'elle puisse traverser tout le bateau du cockpit à l'arrière où elle se trouve avec Siao, à la chambre où je me repose à l'avant.
J'entends au même moment des bruits de claquements de voiles et de bômes. Je me précipite en enfilant rapidement un short d'une main et en prenant de l'autre ma lampe frontale pour éclairer cette nuit noire. Le bateau est en vrac, une alarme retentit pour indiquer que nous avons perdu le cap. Une mauvaise manipulation sur la commande du pilote automatique est à l'origine du problème. En voulant modifier le cap, elles ont désenclenché le pilote, le bateau était donc livré à lui-même, complètement désorienté et cherchant à remonter dans le vent.
Je vois Siao à la barre qui tente de remettre le bateau sur son cap mais celui-ci ne se laisse pas faire, je me précipite et reprend la barre pour remettre "Pearl" dans le droit chemin.
Mais au même moment, un grain passe au dessus de nous et le vent monte brutalement à 25 noeuds. 
"On réduit la grand voile et le génois" lançais-je à qui veut m'entendre. 
Serge me rejoint et nous faisons rapidement la manœuvre afin de rendre à ces Dames un bateau bien réglé qui file au vent. 

"Paré au décollage... Paré.. On sort de la vague... Banzaï..." 
"Horreur.... Obstacle inconnu droit devant... Je ne peux pas l'éviter, je fonce dedans...  Je vais m'écraser la gueule... Adieu les gars on se reverra au paradis des mararas (poisson volant en tahitien)."
Le nez de celui qui pensait avoir un bec heurta violemment la coque blanche de "Pearl". Avec la vitesse il fit un bon en hauteur, se retourna sur lui-même avant de partir en vrille, totalement hors de contrôle. La course se termina tragiquement aux pieds de Fab et Siao, qui poussèrent en cœur un petit cri de surprise, avant de comprendre le destin tragique du poisson qui se prenait pour un oiseau.
Un autre membre de l'escadrille fit un atterrissage de fortune dans la salle de bain. Il réussit l'exploit d'entrer par un hublot qui faisait environ 15cm par 25cm. Mais la récompense ne fut pas à la hauteur du prodige, puisque c'est un héros sans vie que je rejetais à l'eau.
Plus nous descendons vers les tropiques, plus nous croisons des envols de poissons. De jour ils nous évitent, de nuit les accidents sont fréquents.
Jour 13: 132mn (20°20N - 040°55W)


Mercredi 9 décembre
Les alizés sont maintenant magnifiquement établis. C'est un vent entre 12 et 20nds qui nous poussent vers les Antilles. 
Nous avons la mer du vent, c'est à dire un océan relativement agité.
Il y a deux sortes de Houle qui cohabitent. Une houle d'océan, très longue, qui crée de grandes ondulations qui nous montent et nous descendent. Quand on se trouve en haut d'une de ces gigantesques vagues, on a l'impression de dominer l'océan, de voir plus loin sur l'horizon. Mais très peu de temps après on se retrouve dans le creux de la vague, on ne voit plus grand chose si ce n'est des murs d'eau qui nous entourent, mais sans aucune agressivité, sans malice, on ne ressent aucun danger.
Puis il y a la mer du vent proprement dite. Ces vagues se forment en complément de la houle d'océan. Ce sont des ondulations plus courtes, plus chaotiques qui vont théoriquement dans le sens du vent. Ces vagues sont plus sournoises, plus vicieuses, plus perverses, elles peuvent prendre le bateau par surprise et le déstabiliser en quelques secondes. A l'intérieur tout ce permet alors à bling ballotter, à s'entrechoquer, à claquer.... Malheur au verre posé par inadvertance sur une table, aux placards et aux portes mal fermées, et aux marins qui n'a pas une main accrochée.
Nous en avons tous fait un peu les frais hier, et surtout Fab dans la cuisine, Siao dans la chambre et Eric dans le cockpit. Heureusement toutes ces chutes furent sans gravité si ce n'est quelques bleus disgracieux.
Pourtant après ces premiers 14 jours de mer, on peut dire que chacun d'entre nous fait corps avec la mer et les mouvements du bateau. Les ondulations de l'eau sont devenues naturelles pour notre cerveau qui les a intégrées avec une certaine aisance.
On peut tout faire comme à terre sans ressentir la moindre gène, la moindre nausée. Se déplacer, se laver, préparer les repas, bricoler, écrire, lire, regarder l'ordinateur, manger, tout se fait en fonction de ce que notre cerveau a appris et enregistré sur son environnement mouvant. 
C'est grâce à cette adaptation marine que la navigation, après les premiers jours toujours un peu difficiles, devient un vrai régal, un vrai plaisir, un bonheur intense. 
Jour 14: 148mn (19°10 - 043°10)

 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Jeudi 10 decembre
Le nuit a été passablement agitée dans les couchettes. 
Il est désormais nécessaire d'apprendre à dormir en bougeant, ce qui n'est pas du tout la même chose que de dormir en étant en mouvement.
Quand on dort en mouvement, le corps est allongé sur la couchette mais ne bouge pas, c'est le bateau qui bouge. Dormir en bougeant est beaucoup plus acrobatique, car non seulement le bateau bouge, mais ces mouvements sont tellement violents que le corps bouge aussi. Nous avons donc un sommeil extrêmement fractionné. En fait on a globalement pas la sensation de dormir, mais on fait une multitude de micros sommeils qui au bout du compte, nous donnent la sensation d'être quand même un peu reposé.

Eric a remis la ligne de traine en activité ce matin. 
"Bzzzzeeeeee, Bzzzzeeee...." 
"Encore un poisson... J'espère que ce n'est pas encore un Mahi Mahi...." Peut on entendre dans le cockpit.
" on ralentit pas le bateau, on devait faire un score aujourd'hui"
Voilà bien la première fois qu'un poisson est accueilli avec aussi peu d'enthousiasme sur un voilier qui fait une transat.
Eric ramène avec difficulté la bête que l'on commence à voir au loin. On se décide quand même à ralentir le bateau, mais pas trop, pour que la récupération puisse se faire plus facilement.
A environ 30 mètres, on voit bien que ce n'est pas le même poisson que d'habitude, et que celui ci est très gros. Il est tiré la gueule ouverte près du bateau, Serge lui décoche une flèche de son fusil sous marin juste en dessous de la tête. C'est grâce à cette flèche et au fil qui la relie que nous pouvons avec beaucoup d'efforts remonter ce magnifique Tazar.
La bête mesure 1,35m et pèse 17 kg.
Ensuite, ceux qui ont déjà suivi un épisode de la série Dexter, peuvent très bien imaginer la scène qui se déroule maintenant.  D'abord, c'est la mise à mort, un couteau est planté dans le crâne de la victime qui est étendue sur un plastique. Des soubresauts nerveux agitent encore le corps et le sang gicle un peu partout. Des tâches rouges viennent s'écraser sur les parois du gelcoat tout autour, décorant le cockpit dans le plus pur style " Jack l'éventreur".
Une fois la tête désolidarisée du corps à la scie, celle ci est renvoyée à la mer pour les requins.
Ensuite, pataugeant dans le sang et les entrailles, armés de couteaux aiguisés, Eric et Serge entament le dépeçage du corps en tranches, filets et darnes.
Le Tazar nous a offert environ 10 kg de sa chair fraîche pour que nous puissions prendre un peu de sa force, de sa vélocité et de son courage.
Un grand merci à ce noble animal.
J'improvisais un rapide poisson cru pour l'apéro du midi, et le soir 6 grosses tranches au four furent le prétexte d'un excellent repas.
Jour 15: 146mn (18°43-045°41)


Vendredi 11 décembre
Les nuits et les jours commencent à se ressembler. Le temps est magnifique, le vent a rendu sa carte de la CGT, et il assure maintenant les "3 huit", mais pour combien de temps?
C'est la question que presque tout le monde se pose.
Chacun d'entre nous n'a pas les mêmes impératifs. Eric et michel ont leur avion le 25, jour de Noël, Fab et moi devons décoller le 22 pour être de retour pour Noël en France. Même si il est quasiment certain que nous y arriverons,  chacun de nous aurait aimé pouvoir profiter de 3 à 4 jours de la Martinique et de ses spécialités. Michel, pour voir sa fille qui y est installée depuis plusieurs mois, Eric pour passer de bons moments avec sa femme qui arrive le 15, et nous pour quelques soirées T-punch.
Serge et  Siao mei qui partent pour plusieurs mois de croisière dans l'arc antillais, ne sont pas particulièrement pressés et pour eux le jour d'arrivée importe peu.
Cela s'en ressent un peu sur les performances, la recherche de réglages pour optimiser la force variable d'Eole, n'est pas souvent une priorité et passe après le confort.
Jour 16: 138mn (17°58 - 047°58)


Samedi 12 décembre
" Qu'est ce qu'on a comme vent??? ".... 
C'est la même question rituellique que l'on pose à l'assemblée présente  ou à soi- même, quand on se lève pour les quarts, ou pour commencer la journée. Fab et moi allons même voir la nuit quand nous allons aux toilettes ce que Eole nous sert à la pompe, et les milles parcourus, pour voir si on tient notre moyenne.
Le vent est essentiel, c'est notre carburant. De sa qualité et de sa puissance dépend notre progression.
Et depuis plus de 20 heures, nous sommes passés de 15 à 20 nds de vent constant à un exaspérant 5 à 8 nds.
Alors tel un chaman indien de la tribu Hopi qui invoque l'esprit des ancêtres et les forces de la nature pour exécuter la danse de la pluie, j'improvise des incantations pour déclencher une réaction d'Eole.
Je suis comme un sorcier débutant qui baragouine n'importe quoi en espérant de taper juste et attend ensuite pour voir ce qu'il a déclenché. 
J'ai vu apparaître un "paille en queue" ( oiseau blanc avec une longue tige dans le c..), puis il a disparu. Puis c'est un couple de paille en queue qui est apparu et a disparu totalement je ne sais où....
Il va vraiment falloir que je revoie mes formules....

J'ai bien essayé d'autres méthodes, les insultes, " espèce de bachibouzouk à plumes de sanglier de Tasmanie" pour qu'Eole s'énerve et prenne la mouche. La menace, " si tu ne te mets pas à souffler tout de suite, je dirais sur mon blog que tu es un dieu qui n'a rien dans les alizés". Ou encore la tendresse " mon petit Eole, regarde comme mon petit cœur souffre de ne pas avancer, souffle un peu pour le réconforter"...
Fab me dit le soir qu'elle a fait la même chose de son côté... On fait la paire à nous deux...

Il est monté à 15 nds pendant 2 ou 3 heures... L'important c'est d'y croire. Si dans notre réalité on se donne la capacité de parler au vent, peut être que cela peut fonctionner un jour. Mes expériences dans le domaine de la création mentale dans mon univers ont toujours été concluantes par le passé, il suffisait juste d'être patient, parfois plusieurs années.
Peut- être que pour la prochaine transat je serais au point et que l'on dira en parlant de moi, "l'homme qui parlait aux oreilles du vent"... Rien n'est impossible...
Jour 17: 117mn (17°23 N - 049°54W)


Dimanche 13 décembre
Eole, Eole, Eole.... C'est encore lui qui est à la une du "Daily Pearl" avec ce titre "les Alysés ont-t-ils été kidnappés par des extrémistes en Atlantique"
Si près du but.. Alors que les arômes de la Martinique commencent à nous chatouiller les narines...
Le vent n'est plus..
À défaut de gonfler nos voiles, il prend un malin plaisir à faire voler dans la stratosphère toutes nos prédictions d'arrivée.

Mais tout cela passe largement au-dessus des oreilles de Gaby. C'est un rayon de soleil fédérateur sur le bateau. Dès que son museau pointe dans le carré ou le cockpit, tous les regards, toutes les attentions vont vers cette petite chose à quatre pattes.
Il y a des moments qui l'intéressent tout particulièrement, l'apéro et les repas. On la voit alors se faufiler sur les bancs entre cuisses et avant bras, sortant sa tête innocente en mettant ses deux petites pattes sur la table. Elle balance alors celle-ci d'un côté à l'autre, sa truffe se contracte comme pour mieux faire venir à elle les saveurs des délices des humains. (saucisson, poisson, fromage...) Une oreille se dresse, ses yeux observent l'ensemble de la tablée et elle sait parfaitement qui aller voir en fonction de ce qu'il mange ou de ce qui reste dans son assiette.
Bien sûr on lui donne tous un petit morceau de quelque chose, au grand dam de Siao qui craint pour sa ligne.
Ce 7ème équipier a trouvé toute sa place à bord, et fait partie intégrante de l'équipage.
Jour 18: 119mn (16°47N- 51°50W)


Lundi 14 décembre
La situation est grave, et elle est commentée dans la presse très locale.
Daily Pearl :"Les chevaliers du ciel soupçonnés de retenir les Alysés en otage"
"Qui a intérêt à faire disparaître les Alysés en atlantique" Peut-on lire aussi dans le "Pearl Tribune"
" les marinas des Canaries sous surveillance, elles auraient commandité le kidnapping pour que les bateaux restent sur leurs pontons".
Mais aussi " les Alysés en pleine dépression, Eole avait une maîtresse" dans "Pearl Closer" et enfin "Drame passionnel: "il tue les Alysés avant de se donner la mort" fait la une de "Ici Pearl".
Voilà, vous l'avez bien compris, nous sommes englués dans la pétole jusqu'au coup depuis 3 jours.
Serge est plutôt réticent à l'usage du moteur, aussi nous lui avons proposé de payer le gazole qui nous permettrait d'avancer vers du vent et d'arriver relativement pas trop tard.
C'est donc au moteur que nous avançons actuellement.
Jour 19: 117 ( 16°17N - 053°47W)

 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

Mardi 15 Décembre
Nous venons de prendre une nouvelle fois la météo.
Nous l'interrogeons tous les jours, pour connaître la force du vent. 
Pour cela, nous faisons une requête avec le logiciel Navimail (météo France) sur une zone que nous définissons. (Plus la zone est grande plus elle nécessite de données à transférer, et donc le prix augmente.)
Puis cette requête est envoyée par Iridium (téléphone satellite) sous la forme d'un mail. Il suffit alors d'attendre quelques minutes, et d'interroger à nouveau la boite de réception de l'adresse internet du bateau.
On reçoit alors un fichier contenant les données "grib" qu'il ne reste plus qu'à ouvrir dans un logiciel permettant leur lecture.
Les gribs sont en fait de petits "traits" orientés dans le sens du vent, avec de petites barbules qui indiquent la force de celui-ci.
C'est un peu technique mais cela fonctionne très bien et donne de relativement bonnes informations.

Aujourd'hui nous avons donc fait une demande sur 4 jours pour voir si l'on pouvait espérer retrouver du vent. L'alternative moteur ne doit pas non plus nous coûter un bras en gazole.
Nous avons reçu une relative bonne nouvelle, le vent devrait revenir dans les 15 nds à partir de mercredi 21h.
Cela fait donc encore 60h sans vent et donc pas mal d'heures de moteurs, même si la nuit nous le coupons afin de reposer notre cerveau abruti par le bruit, et d'être capable de dormir d'un sommeil réparateur.
D'après les gribs, nous aurions même 20 nds dans la nuit de jeudi et la journée de vendredi.
À suivre...
Jour 20: 117mn (15°37 N - 055°42 W)


Mercredi 16 Décembre.
Hier après midi alors que nous avions remis la canne en service, première fois depuis l'énorme Tazar, le bruit très particulier du moulinet qui se déroule à toute vitesse s'est mis à retentir dans le cockpit. Nous étions 3, Fab, Serge et moi-même, plongés dans une douce torpeur de début d'après midi, bercés malgré nous par le ronronnement lancinant d'un moteur Yamnar qui tourne à 1400t.
Le temps de sortir de cet état et d'aller vers la canne, de serrer doucement le frein, et le moulinet était à sec de fil. Rapidement nous avons donc entrepris de reprendre le dessus sur la pauvre bête qui venait d'être punie pour son péché de gourmandise. Serge tirant sur le fil et moi tenant la canne et enroulant progressivement, nous avons remonté le poisson frétillant et virevoltant près du bateau, où il reçut le coup de grâce en recevant la flèche d'un petit fusil de plongée qui est toujours à poste.
Intérieurement j'envoyais à ce magnifique Mahi Mahi toute ma gratitude et mes remerciements d'être apparu dans notre univers pour nous nourrir. Il continuera d'exister à travers nous, puis dans le reste de la création sous une autre forme. " rien ne se crée, rien ne se perd"
Serge une fois encore pris en main la découpe du poisson. Il souleva deux magnifiques et énormes filets. Puis Fab pris le relais et confectionna 6 papillotes avec gingembre, oignon, tomates et herbes variées. Il s'écoula moins de 20 mn entre la pêche et la transformation en plat prêt à cuire, on fait mieux que les bateaux usine des pêcheries.
La nuit fut très tranquille et sereine, puisqu'il n'y avait que très peu de vent et pas de moteur.
Ce matin, au déjeuner, je conviais le reste de l'équipage à prendre une décision importante en vue de notre arrivée prochaine sur la Martinique et plus particulièrement au port du "marin". En effet au regard de notre progression et des vents prévus par la météo, ainsi que de la distance qui nous reste à parcourir, nous devrions arriver vendredi soir à destination si nous faisons encore une douzaine d'heures de moteur. Mais, il est très difficile d'arriver de nuit dans cet endroit tortueux et rempli de bateaux au mouillage.
Il est donc plus raisonnable d'envisager carrément d'arriver samedi matin très tôt, au lever du jour.
Par conséquent, il ne sert plus à rien de mettre le moteur aujourd'hui, mais plutôt de gérer au mieux le vent  que nous avons et que nous allons avoir, pour trouver un juste équilibre de vitesse qui nous amène tranquillement samedi vers 6 h du matin dans la passe du "marin".
Le T-punch qui hante les esprits devra attendre encore un peu.
Jour 21: 118mn (15°05N - 057°37W)


Jeudi 17 décembre
" Fin du mystère des Alyzés, ils avaient pris des RTT"  peut-on lire ce matin à la une du "Daily Pearl".
Un air chaud et humide qui colle à la peau gonfle donc de nouveau les voiles de "Pearl" qui sont depuis des jours et des jours en ciseaux. Grand voile ouverte en grand et génois tangoné est la meilleure option pour faire à la fois du cap et de la vitesse.
Un phénomène étrange se produit depuis quelques années en Atlantique, qui prend des proportions inquiétantes pour les îles des Caraïbes.
Depuis au moins une semaine, nous croisons des bancs d'algues pratiquement en permanence. Leur surface varie d'un demi mètre carré à plusieurs dizaines de mètres carré. Cette quantité impressionnante de végétaux est portée par le courant vers les terres de l'arc antillais.  Elle envahit les plages, et constitue une gêne considérable pour les pêcheurs.
Personne ne sait à ce jour comment expliquer cette anomalie, ni comment endiguer cette déferlante végétale.
Comble de l'ironie, nous allons trop vite aujourd'hui, car pour arriver juste pour le lever du soleil en face de la passe du "Marin" samedi matin, il nous faut faire une moyenne de 5nds. Avec le retour des Alyzés, nous filons désormais à une moyenne de presque 6 nds. Cela va avoir pour conséquence de nous faire arriver quelques heures plus tôt, en pleine nuit. Il nous faudra donc attendre devant l'île que le jour se lève.
2 options s'offrent à nous, la première est de ralentir le bateau pour se conformer au plus juste à nos estimations, la seconde est de poursuivre au même rythme, en cas de baisse de régime ultérieure, quitte à se mettre à la cap (arrêt) devant l'île et d'attendre, si le vent reste identique. 
Nous allons opter pour la seconde.
Il faut dire que nous ne pouvons plus recevoir la météo, le solde du compte Iridium étant arrivé à expiration.
Peu de temps après notre départ de Lanzarote, nous avons rencontré un problème inquiétant que je n'ai pas encore évoqué ici, mais qui a demandé beaucoup de recherche et d'agitation de matière grise.
Trouver de l'eau de mer régulièrement dans les cales du bateau, surtout pour un bateau neuf, transforme un capitaine en enquêteur chevronné et opiniâtre, prêt à fréquenter les bas fonds, pour trouver le coupable.
Après avoir emprunté une fausse piste, ( l'arbre d'hélice et le presse étoupe) je suis remonté cm par cm à l'origine de cette intrusion liquide. Tel un spéléologue qui entre dans un gouffre, je me suis glissé dans les entrailles du bateau au fond d'un coffre qui permettait d'approcher le tube de jaumière. ( là où passe le safran (gouvernail)).
C'est là que j'ai découvert l'origine du problème, un léger jeu entre le tube et la stratification qui est autour. Cela produisait un effet de pompe et quelques gouttes étaient éjectées à chaque fois.
Une correspondance importante avec le chantier Wauquiez a donc asséché le compte de l'Iridium plus vite que prévu.
Jour 22 : 152mn (14°31N - 060°08W)

Vendredi 18 décembre
A chaque accélération du bateau, des gerbes écumantes d'eau en furie sont projetées sur le bâbord ou le tribord de "Pearl" dans un vacarme infernal. 
Les Alysés ont bien profité de leur RTT et sont revenus boostés à bloc. Les 16 à 20 nds avec rafales à 26 nds, ont levé une mer très agitée qui moutonne de partout.
Comme Patrick Swayze dans "Dirty Dancing", le bateau se déhanche généreusement dans tous les sens, allant parfois à mouiller les passavants, en mettant les chandeliers dans l'eau quand une vague vicieuse le coince par le travers et qu'il se couche plus que la normale sur l'océan. ( il faut dire que nous sommes légèrement surtoilés).
Après les jours de disette que nous avons connu, on ne vas pas se plaindre.
Autant dire que cette nuit personne n'a vraiment dormi. A t-on déjà vu un cowboy s'endormir pendant un rodéo.
Cette météo sous estimée par les derniers fichiers Grib que nous avions reçus, perturbe donc toutes les prédictions d'atterrissage, ainsi que la décision d'arrivée samedi matin. Un sentiment de frustration apparaît donc chez un équipier, déçu de ne pas pouvoir profiter de la soirée du vendredi...
Il nous reste 47 miles à parcourir et de toute évidence nous arriverons juste pour la nuit, donc trop tard pour aller au port du "Marin". Nous devrons passer cette dernière nuit au mouillage de St Anne.
Mais la vraie problématique est que nous n'avons même pas de rhum pour fêter notre arrivée.

"TERRE.... TERRE....."
Comme dans toutes les grandes traversées depuis la nuit des temps, le premier qui voit se dessiner à l'horizon des contours sombres qui n'ont plus rien à voir avec l'océan, crie de toute son âme de marin, le mot qui d'un seul coup met en joie tout l'équipage. C'est l'annonce d'une reconnection avec l'autre monde, et cette retrouvaille sera une fête à n'en pas douter.
C'est Fab qui eu ce grand privilège de voir la terre en premier, à environ 30 miles du but.

Quelques minutes avant cette événement, alors que Serge débarrassait la table sur laquelle nous avions tenté de prendre un repas normal, une vague plus forte que les autres occasionna un mouvement brusque du bateau qui prit un gros coup de gîte. Notre capitaine fut déséquilibré par les marches de la cuisine, et tomba sur le sol pendant que sa tête heurta violemment le siège en bois du carré. Il vit "36 balises" , mais heureusement il a le crâne solide.

Nous n'avons plus que 20 miles à parcourir, et il est 13 h... Un courant favorise notre progression, et il est clair maintenant que nous pourrons arriver avant la nuit si nous gardons ce rythme. 
Certains sont en manque de ce monde terrestre où le téléphone portable est roi. Ils attendent leur réseau comme un junky son héroïne, impatients de voir celui-ci couler dans leur machine pour leur apporter le sentiment illusoire d'être de nouveau reliés au monde, alors que c'est tout l'inverse.
Néanmoins, cela a aussi du bon, puisque Michel a pu joindre sa fille, Jennifer, et que celle-ci vient nous attendre avec une bouteille de rhum et des boudins créoles.

Le bruit de la chaîne dévalant le davier, emportée par son ancre, retentit vers 16h30 dans la baie de St Anne où des dizaines de bateaux de toutes tailles étaient au mouillage. Cette baie magnifique et immense où le club Med est implantée sur une de ses pointes, est bordée par endroit de cocotiers, qui ne laissent aucun doute sur le fait que nous sommes bien dans une zone tropicale.
C'est à côté de Jean-Louis, un ami de Serge et Siao mei qui est seul sur son Dufour 40, que nous nous sommes installés.
Nous profitons de son annexe, pour aller chercher au village, Jennifer la fille de Michel et Patricia la femme d'Eric... 
Et que la fête commence....
Et un, et deux, et trois Ti-punch... Le rhum coule à flot..
Nous faisons connaissance de Jennifer, la charmante fille de Michel, pétillante de vie et d'énergie, qui a fait de cette arrivée en Martinique un vrai moment de bonheur.
Jour 23: ARRIVÉE


Samedi 19 décembre
La nuit fut paisible dans le calme serein de la baie de St Anne. Néanmoins, je dois avouer qu'après ces 23 jours d'abstinence totale d'alcool, l'arrivée brutale de rhum dans mon sang occasionna une légère migraine due à la déshydratation... En d'autre terme j'avais une petite gueule de bois.
Un petit déjeuner dans le cockpit face à cette baie extraordinaire, où les bâtiments s'intègrent harmonieusement au milieu de la végétation, un long bain dans une eau claire et bleu à 28°, une douche en pleine air dans la plus vaste des salles de bain, elle est pas belle la vie....
Vers 10h30 , nous avons levé l'ancre pour nous rendre au port du marin tout proche.
Une longue attente a alors commencé, pour avoir une place au ponton gasoil, puis une place sur un ponton visiteur. Ce n'est que vers 15 h que tout fut réglé.
Le Mango bay, célèbre restaurant du port historique, diffusait dans ses hauts parleur une excellente compilation de reprises des grands classiques de pop, folk, rock des eightees et ninetees. Le patron, qui doit être de notre génération, avec la même culture musicale que la nôtre, s'est même autorisé à monter le son lors d'un morceau de Pink Floyd du célèbre " The Wall". Nous y avons mangé des accras délicieux, savouré un moment de détente sur sa terrasse surplombant les voiliers du port, et récupéré du wifi pour quelques envois.

 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE

ÉPILOGUE
L'arrivée d'une transat est toujours un moment magique et émouvant. La fierté d'avoir traversé un océan par ses propres moyens est bien présente, et cela d'autant plus quand c'est la première fois. 
On est heureux d'avoir affronté ses peurs inconscientes, comme celles de se retrouver seul dans un milieu qui peut être très hostile, et par conséquent où le risque de perdre la vie semble exister de façon plus important que dans sa maison à terre. On ne peut s'empêcher avant de partir d'imaginer que l'on soit pris dans une tempête énorme, et de voir dans sa tête des images de film avec des vagues monstrueuses qui déferlent sur de pauvres bateaux bien ridicules au regard des éléments déchaînés.
Et puis il y a aussi les peurs d'être malade ou blessé, loin de toutes possibilités d'être pris en charge par le corps médical. On ne peut compter que sur soi-même et ses équipiers. 
L'impossibilité d'être présent à terre aux côtés de ceux que l'on aime, quand il y a un problème grave, et des décisions à prendre, peut constituer aussi une angoisse pour certain.
Quand on arrive de l'autre côté, on a affronté tout cela dans son univers intérieur.

Et puis pour arriver aux Antilles, il aura aussi fallu faire face aux éléments de son univers extérieur. L'amarinage qui peut chambouler le corps pendant plusieurs jours, les grains et les orages qui arrivent par surprise la nuit et obligent à manœuvrer en catastrophe, les changements de vent qui font courir le risque d'empannage violent en vent arrière, la promiscuité de vivre dans un espace restreint où l'on partage un peu tout, le manque de sommeil, la fatigue ou simplement les autres avec leurs différences qui peuvent rendre irritable et agacé dans le meilleur des cas, agressif et méchant dans le pire des cas (ce ne fut pas le cas sur Pearl où chacun a su mettre la quantité d'eau nécessaire dans son vin pour que celui-ci garde le goût de la convivialité).
On doit apprendre à lutter contre soi-même, contre nos pulsions égoïstes, apprendre à composer, à accepter, à supporter, à partager, à pardonner... Tout cela nous enrichit profondément et nous permet de nous dépasser et de nous corriger pour être meilleur.

Par contre, une chose est certaine sur Pearl personne n'aura eu à se plaindre de la nourriture, qui fut excellente tout au long des 23 jours, grâce à Siao mei et Fab qui furent de vraies "cordon bleu".
Elles ont mis au service de notre palais toutes les ressources du bord, et surtout leur esprit de création et leur imagination pour ravir les papilles de marins affamés. La pêche "miraculeuse" que nous avons fait sur cette traversée fut mise en valeur par leur talent de chef.
(5 Mahi Mahi et 1 Tazar environ 50 kg de poisson, 30 kg de chair )

Même si de plus en plus d'équipages se lancent dans l'aventure d'une transat, on a le sentiment très fort de faire partie du club relativement encore fermé des coureurs des mers, des aventuriers des océans. 
On ne peut s'empêcher de sentir un peu du sang de James Cook, de Bougainville, de Fletcher Christian, de Vasco de Gama, de Florence Arthaud, de Moitessier, et de tous les autres, couler dans nos veines, même si l'on est encore très loin de les égaler.
Faire une transat, c'est entrer dans un autre monde, un monde parallèle qui coexiste avec le monde de ceux qui sont sur terre et qui n'entreront jamais dans le nôtre, alors que nous, nous avons fait l'expérience des deux.
Néanmoins il faut rester humble, car ce que la mer nous a autorisé de réaliser une fois ou plusieurs fois, elle peut aussi nous en empêcher à un autre moment.
C'est toujours elle qui décide.
Comme dit Renaud dans sa chanson:
" c'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme"

Un grand remerciement à tous les membres de cet équipage et tout particulièrement à Serge et Siao mei.
 

TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
TRANSAT 2015: LA TRAVERSÉE
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M
Bravo à vous 2 ! Vous l'avez fait ensemble. Le récit est passionnant, alors le vécu de cette aventure à 2... sans oublier les autres, sera certainement inoubliable. Miva est de retour depuis une petite semaine et se recale doucement. Bonne fin d'année à toute la famille! On vous embrasse. Fred
Répondre
F
Merci Fred… Oui on a vu des images de Miva sur Facebook en arrivant en Martinique.. Bonne année à vous tous et on espère qu'on se verra en 2016.. Bizzzz
C
Et oui cousin , J'utilise enfin cet outil magique!!!!!!!!!!!!!! Je pense à toi quand je me lève le matin première chose iPadBIZ
Répondre
F
Salut....Super!!!!! Je suis ravi de te compter désormais parmi les abonnés du blog...
Joyeux Noel à vous tous.
On vous embrasse
C
Joyeux Noël. BIZ de votre cousine. Super récit super voyage super bateau
Répondre
N
Ça y est, je suis arrivée au bout du récit. N'ayant pas bp de temps avec les zouaves en vacances, je lis qd je peux et suis même arrivée en retard au boulot hier matin...
Grosse frustration de ne pas avoir eu de vos nouvelles au fur et à mesure mais en même temps de tout avoir d'un coup nous plonge littéralement dedans. Ça fait rêver, vous êtes des champions !!!
Hâte de fêter votre retour et votre exploit,
Anne
Répondre
F
Merci, on se voit demain pour trinquer à Noêl et à notre retour, on vient d'arriver à Camon, on est rincé.
Bises
M
Bab a quand un livre sur tes transats? tu nous fait rever est ce que FAB a recu sa qualification
d equipiere confirmee a bientot de se voir sur la terre ferme de bisous
Répondre
F
Bonjour à vous, oui je suis très fier de Fab qui a été un vrai matelot pendant toute cette traversée. Bonnes fêtes de fin d'années.
Bises
P
Merci de nous faire partager votre expérience. Votre récit nous a transportés et fait rêver. C'était une chouette aventure que nous avons vécue grâce à vous. À très bientôt. Bises.
Répondre
F
On vous racontera tout, c'est promis, lors d'un prochain apéro...
Bonnes fêtes de fin d'années.
Bises
C
Magnifique récit qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout. ... on rit et on stresse un peu avec vous. ...
Merci
Répondre
F
Salut captain popol
Profite bien de cette météo incroyable dans la baie de villefranche.
Et encore merci pour ton appel qui nous a beaucoup touché ainsi que Serge et Siao mei
A bientôt
G
Je savais que tu avais mon cher DOMINIQUE une plume excellente en lisant ces lignes j'ai parfois senti le vent dans mes cheveux ' enfin ce qu'il en reste !! Tu es un conteur hors pair un musso de la mer ! Je savais tout ça mais je suis toujours fan de tes écrits dommage que vous avez été soufrant
Mais quelle aventure! J'ai rien effacé et je relirai avec bonheur t'es ecrits un jour de vive voix je voue écouterai religieusement et je serai encore sous le charme bon retour gros becs gege
,
Répondre
F
Merci Gégé
On te racontera tout.
Passe de bonnes fêtes avec tes filles.
Bises
M
Merci....tout simplement Bab pour ce récit ...
Pas un jour sans que nous n'ayons une pensée pour vous,un peu anvieux,un peu anxieux....et le temps de te lire ( et de relire)j'étais ailleurs...
Plus jeune j'ai rêvé avec Moitessier,Patrick Van God et son Trismus..et même ,oserai-je le dire,avec Antoine..mais là !!!!
Profitez les amis.....
Répondre
F
Merci...
On est très heureux aussi d'emmener nos fidèles lecteurs à travers nos aventures et de les faire rêver.
Bises

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